De façon très semblable à la chambre de la Belle au château de la Bête, dans le film de Cocteau, celle de la princesse est recouverte de rosiers grimpants comme si la nature s’appropriait l’espace, et la figure d’un cerf se tient près de son lit. 1 0 obj Erik Aschengreen relève que le cercle d’Apollinaire tenait Cocteau pour « un dandy intelligent mais ennuyeux » (voir E. Aschengreen, Jean Cocteau and the Dance, trad. cit., p. 1-9. Les contrastes s’accentuent lorsque les broussailles s’entrouvrent pour laisser la princesse entrer dans la demeure forestière de sa marraine, clin d’œil à « La Belle au bois dormant » de Perrault. 38 Pour un bref panorama de la contribution d’Hocquenghem à une nouvelle approche du désir homosexuel, voir Tim Dean et Christopher Lane, « Homosexuality and Psychoanalysis : An Introduction », dans T. Dean et C. Lane, Homosexuality and Psychoanalysis, Chicago, University of Chicago Press, 2001, p. 18-19. 32 À certains égards, la valorisation de la « bête » chez Cocteau et Demy fait aussi penser à la nouvelle d’Angela Carter « The Tiger Bride », dans laquelle l’héroïne se transforme en bête, au lieu de la bête changée en prince, autre forme non normative de sexualité partagée par le héros et l’héroïne. Il est significatif que Disney consacre deux longues scènes comiques à la notion de propreté. Telle qu’il représente cette scène, Demy donne davantage de poids à la toilette, qui semble pourtant superficielle, qu’à l’inceste, question qui paraît grave. 35Comme je l’ai déjà évoqué, Peau d’âne fait de nombreuses et importantes allusions à l’œuvre de Jean Cocteau. Même si pour nous autres, cœurs d’artichauts, on fête tous les jours l’amour, c’est bel et bien le 9 … 27 À l’époque de Peau d’âne, Delphine Seyrig avait déjà obtenu un excellent accueil au niveau international pour son rôle dans L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais (1961). Dans une scène antérieure de Peau d’âne, la princesse exprime son intention de rencontrer le prince et c’est son désir de le voir qui la conduit à maîtriser le point de vue que l’homme aura sur elle. De même, Rodney Hill affirme que « ce conte de fées classique de Charles Perrault (1628-1703) fascinait Jacques Demy depuis la petite enfance et il eut envie d’en faire un film dès son adolescence à Nantes3 ». <> Dans un entretien avec Bernard Bastide, Agnès Varda souligne à quel point le cinéaste aimait ce film et qu’adulte, « il n’a eu de cesse de se procurer des copies 16 mm de ces titres en dessin animé de Walt Disney, que nous regardions à Noirmoutier, lui surtout » (voir Bernard Bastide, « Plus que les contes… », art. 25 Je m’appuie ici de manière générale sur l’œuvre de Claude Lévi-Strauss pour lequel la prohibition de l’inceste (telle que définie par des sociétés spécifiques) est au fondement de la « culture ». 37 À propos de la forme que prend la sexualité non normative chez Cocteau, Irène Eynat-Confino écrit : « C’est dans Le Livre blanc, antérieur de [six] ans à La Machine infernale, qu’apparaît explicitement le rapport entre une sexualité non normative et les stigmates de la monstruosité. 62 Steven Watts, The Magic Kingdom : Walt Disney and the American Way of Life, Columbia, University of Missouri, 1997, p. 326. De même que les personnages féminins de Peau d’âne, Marie-Antoinette est une figuration du soi comme spectacle : elle est une œuvre d’art et porte des œuvres d’art. La Belle aux cheveux d’or met une touche finale à son apparence dans sa galerie des glaces avant de rencontrer Avenant ; la princesse Florine est amusée par les miroirs magiques dans lesquels femmes et hommes se regardent car ils ont le pouvoir de représenter les gens tels qu’ils voudraient être et non tels qu’ils sont ; en s’observant dans un miroir afin de faire son autoportrait pour la princesse, le prince Lutin se transforme doublement en œuvre d’art dans le cadre du miroir et dans la reproduction de son reflet sur la toile ; et lorsque la guenon Babiole se change en la belle princesse qu’elle est en réalité, celle-ci se délecte de la beauté de son image. Qu’il s’agisse de la Peau d’âne ostracisée qui embellit sa modeste demeure ou de Marie-Antoinette s’inventant un monde imaginaire au Petit Trianon pour échapper aux contraintes de la cour, les films-contes de fées de Jacques Demy mettent effectivement en scène une transcendance de cet ordre. authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books. En outre, comme le poème de Cocteau, l’inclusion de l’hélicoptère apporte une dimension nouvelle au magique, qui se rapporte ici moins aux formes traditionnelles d’enchantement qu’aux merveilles de la modernité. Naturellement, seule leur fille égalant la reine en beauté, le roi demande la main de la princesse. 36 Susan Hayward, notamment, souligne que la Belle est « terriblement déçue à la fin du film quand la Bête […] se transforme en prince charmant » (S. Hayward, French National Cinema, New York, Routledge, 1993, 2005, p. 47). « Le film « Peau d’âne » enchante les générations depuis plusieurs décennies. En second lieu, l’association de l’homosexualité avec l’inceste ne rend guère justice au désir queer qui s’en trouve stigmatisé comme forme anormale et perverse de sexualité. Bibliographie moderne, vol. Voir, par exemple, C. Lévi-strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton, 1967, p. 3-29. En revêtant ces robes, chacune étant une véritable œuvre d’art, la princesse contemple son image dans un miroir autant qu’elle est contemplée. Dans ce négligé !… Je reposais encore, lorsque tes cris de détresse sont venus troubler mon sommeil. 43 Analysant l’inceste de Trois places pour le 26 du point de vue très différent de la culture administrative, Vivian Labrie interprète l’inceste comme figure des relations au travail et, de manière intéressante, relie son analyse aux contes populaires ayant ce thème (voir V. Labrie, « Help ! En 1929, Alberto Cavalcanti a réalisé une adaptation du « Petit Chaperon rouge » dans laquelle Jean Renoir est le loup, mais ce n’est qu’en 1970 que « Peau d’âne » allait revenir sur les écrans. Ce conte qui, sous la plume de Perrault, consolide, même de façon dérangeante, les normes patriarcales et hétérosexuelles devient, sous la direction de Demy, un film camp qui se penche sur d’autres formes de sexualité et d’identité de genre, et remet en cause l’ordre sociosexuel de la France de l’après-guerre. 40Il est donc possible de voir en la scène de préparation du gâteau par la princesse une parodie, ou une version camp, de la scène du rangement dans le Blanche-Neige de Disney. Tâchez de faire bonne figure. cit., p. 241). Les protagonistes portant des vêtements raffinés détonnent par rapport au cadre naturel et entre elles, car leurs styles vestimentaires respectifs appartiennent à des périodes historiques différentes. Demy joue en permanence avec les incongruités visuelles et temporelles afin de déconstruire l’intrigue hétéronormative et, tout simplement, de se délecter d’une esthétique faite de couleurs et d’images qui jurent entre elles. Le culte de la diva est, pour le sujet stigmatisé, une manière, à travers l’identification à la diva, de se sentir reconnu et vénéré, grâce à la mise en scène de « la transcendance d’une matérialité hétéronormative contraignante et [de] la reconstruction sublime, du moins par le fantasme, d’un monde plus spacieux, plus agréable, plus queer90 ». Demy a explicitement commenté, dans un entretien, son désir de rendre hommage à Cocteau par le choix du comédien : « J’ai voulu ce clin d’œil à Cocteau […] car il a été le seul en France à toucher au cinéma fantastique. Pour reprendre les mots d’Eynat-Confino, le monstrueux est « la négation des oppositions en tant que telles41 ». Elle a été représentée à Paris au Théâtre de la porte Saint-Martin et au Théâtre de la Gaîté, deux célèbres music-halls de l’époque. 69 L’auteur a ici recours à la notion de self-fashioning, que l’on doit à Stephen Greenblatt (voir Renaissance self-fashioning, Chicago, Chicago University Press, 1980). » Ainsi l’homme gay peut-il s’identifier au père et le désirer, ou s’identifier à la mère et, à travers son identification à celle-ci, désirer le père. Pourtant, comme l’indiquent clairement les vers extraits du film qui figurent en exergue de ce chapitre, Demy en fait aussi l’histoire d’une fille qui désire son père et voudrait l’épouser. Bohèmes et bourgeois da... Suggérer l'acquisition à votre bibliothèque. 68 C’est Mary Elizabeth Storer qui, la première, a identifié cette « vogue du conte de fées » dans Un épisode littéraire à la fin du XVIIe siècle : la mode des contes de fées (1685-1700), Paris, Champion, 1928. 91 Gérard Langlois, « Jacques Demy. ), The Great Fairy-Tale Tradition. Et, comme la princesse de Peau d’âne, Marie-Antoinette incarne le lieu de convergence du narcissisme, du voyeurisme et de l’exhibitionnisme : tandis qu’elle contemple son image, le comte Fersen parcourt ses appartements du regard. 26 L’auteur cite ici l’une des définitions du terme « primitive », donnée en anglais par l’Oxford English Dictionary (N. D. T). Demy met constamment en scène le regard narcissique du soi contemplant son reflet et le regard voyeur d’autrui, aucun des deux n’occupant une position stable d’objet ou de sujet dans le film, comme nous allons le voir. de l’anglais par Dominique Jean, dans Œuvres, Paris, Gallimard, coll. 31Le personnage de la fée des Lilas n’est pas tout à fait à sa place dans cet univers féerique particulier. Michel Legrand Essentials. 19Certains commentateurs voient dans la bête monstrueuse au cinéma une figure spécifique de l’homosexualité33. 56 Camille Taboulay, op. AMOUR AMOUR (je t’aime tant) Comédien, chanteur et metteur en scène, le fondateur de la Compagnie Théâtrale de la Cité a conçu un spectacle de théâtre musical autour des sublimes chansons de Michel Legrand, de Peau d’âne aux Demoiselles de Rochefort en passant par Les Moulins de mon cœur. Blanche-Neige se met à la ranger avec l’aide des animaux, leur ayant préalablement appris à faire le ménage correctement. Si l’inceste est représenté comme une loi arbitraire dont le fondement est culturel et non naturel, il peut être aussi considéré en fonction du désir du sujet queer pour le père, projeté sur l’héroïne qui, elle-même, devient une « bête », à la fois animale et humaine, masculine et féminine. "Amour, amour, je t'aime tant, je t'aime tant..." il y a 3979 jours par Alice In Oliver | Cinéma et Télévision ... Peau d'Âne est un plus petit spectacle... une session Peau d'Âne, je les connait toutes par cœur!) 8, no 1, 1981, p. 99. À ce niveau de signification, la Bête devient le signifiant même de la présence queer au sein du film, malgré l’hétérosexualité (pas tout à fait) conventionnelle dépeinte dans le dénouement dont Cocteau, on le sait, était mécontent35. Adresse : 2, avenue Gaston Berger CS 24307 F-35044 Rennes cedex France. cité, p. 141). Parmi tous les portraits de princesses à marier que lui ramenèrent ses messagers, un seul retint son attention : celui de sa propre fille. Peau d'âne. Playlist . De ce point de vue, la photographie du film devient un point de contact sensuel entre Cocteau et son amant, une manière de construire leur relation queer selon un code visuel animé par la passion du regard de l’amant. Philippe Hourcade, Paris, Société des textes français modernes, 1997, p. 9-26. PEAU D’ANE– Jacques DEMY -1970 « Cake d'Amour » de Peau d'Âne. cit., p. 152. Comme je lui ai dit, profite, ce sont les meilleures années de la vie. À l’image des conteuses des années 1690, le cinéaste crée des personnages féeriques qui se délectent du plaisir et de la beauté de mondes utopiques et transcendent les limites du genre et de la sexualité, imposées par leurs sociétés respectives. », Lettres françaises, 23 janvier 1970, n. p. 92 Glyn Davis qualifie les films cultes de Morrissey de « queer camp » (voir G. Davis, « Camp and Queer and the New Queer Director : Case Study Gregg Araki », dans Michele Aaron [dir. Si Capellani réintroduit des éléments du conte de Perrault laissés de côté pour la féerie, il s’est pourtant clairement inspiré de celle-ci, en particulier avec le brossage du pelage de l’âne afin qu’en tombent des pièces d’or et l’absence de référence à l’inceste7. Vous savez que j’ai horreur qu’on me surprenne. […] On devenait mari et femme sans avoir cessé d’être frère et sœur » (Jean-Jacques Rousseau, Essai sur l’origine des langues, Paris, Le Graphe, 1967, p. 525-526). Mais, contrairement à la version pour la scène dans laquelle princesse et fée sont châtiées pour leur coquetterie, Demy met en valeur leur talent artistique. Liberté artistique et satire grotesque. J’ai écrit ailleurs que la transformation de la merde en or pouvait être considérée comme une manière de figurer l’abjectification et la purification des héroïnes soumises de Perrault52 ; en revanche, dans Peau d’âne, la même scène représentée à l’écran fait littéralement exploser l’ordre de la réalité tributaire des distinctions entre propre et sale, noble et médiocre, argent et fèces. 55 Sur cette ressemblance, voir ibid., p. 247. Tandis que le film condamne implicitement l’aveuglement complet de la souveraine à l’égard de l’état de la France et des vrais paysans, Demy a de la sympathie pour la Marie-Antoinette œuvre d’art et artiste qui, étouffant à la cour, se crée un petit paradis à propos duquel elle déclare : « Je pourrais rester éternellement assise ici à contempler la beauté. L’objet de beauté qu’est la reine est mis en avant lorsque Élisabeth-Louise Vigée-Le Brun peint son célèbre portrait de la souveraine. Freud analyse particulièrement cette association dans son essai consacré à « l’homme aux loups » (voir, par exemple, S. Freud, L’Homme aux loups, trad. C’est l’auteur qui souligne. Un enchaînement d’équivalences est ici en jeu dont la logique dominante est à peu près celle-ci : quand la femme est propre, la famille est propre. Tout au long de Peau d’âne, Demy réunit ces trois stratégies camp dans son recours à l’inceste comme trope des sexualités alternatives ; dans la récurrence des juxtapositions incongrues entre haut et bas, ancien et moderne, nature et culture, dont le but est de dénaturaliser les normes établies ; et dans la manière dont ses héroïnes, tels des dandys féminins, sont à la fois des œuvres d’art et des sujets désirants. Amour, Amour, je t’aime tant Amour, Amour, je t’aime tant Le perroquet Amour, Amour, je t’aime tant Conseils de la Fée des Lilas La situation mérite attention. Je préfère qu’ils ne sentent pas […] et je préfère qu’aucun paysan ne soit vieux. La préoccupation évidente de Demy pour la question de l’inceste dans son cinéma indique que ce pourrait bien être le cas. Je ne suis pas prête ! Découvrez plus de 56 millions de titres, créez et écoutez vos propres playlists et partagez vos titres préférés avec vos amis.